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SYRIE : l'étau se resserre sur les Kurdes, le "projet Rojana" vacille

  • 22 janv.
  • 5 min de lecture

Depuis le 17–18 janvier 2026, le nord-est syrien connaît un basculement rapide : les Forces démocratiques syriennes (FDS/SDF), pilier militaire kurde et ancien partenaire-clé de la coalition anti-EI, ont perdu en quelques jours une partie décisive de leurs positions dans les zones arabes de l’Euphrate, tandis que Damas accélère une reprise en main politique et sécuritaire.



17–19 janvier : chute de Rakka et recul des FDS

La période du 17 au 19 janvier constitue un tournant opérationnel majeur dans le nord-est syrien. En l’espace de quelques jours, les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont perdu le contrôle de Rakka et de larges portions des zones arabes de la vallée de l’Euphrate, marquant un recul rapide et structurant de leur emprise territoriale. Cette perte est d’autant plus symbolique que Rakka avait longtemps incarné à la fois la victoire contre l’État islamique et la légitimité militaire des FDS dans les territoires non kurdes.


Ce basculement ne résulte pas d’un effondrement militaire brutal, mais d’une combinaison de pressions politiques, sécuritaires et communautaires. Dans les zones majoritairement arabes, le soutien local aux FDS s’était progressivement érodé, facilitant une reprise en main par Damas sans affrontements généralisés. Les forces du régime ont ainsi avancé rapidement, sécurisant axes de communication, infrastructures énergétiques et sites stratégiques, tout en limitant les combats directs.


Pour les FDS, ce recul révèle une fragilité structurelle : leur capacité à administrer durablement des territoires arabes reposait largement sur le soutien occidental et sur la lutte contre l’EI. Une fois ces deux piliers affaiblis, leur marge de manœuvre s’est réduite. La perte de Rakka et de Deir ez-Zor ne constitue donc pas seulement une défaite territoriale, mais un affaiblissement stratégique profond, qui contraint désormais les FDS à se replier sur leurs bastions kurdes historiques, notamment autour de Hassaké, Qamishli et Kobané.


Cette séquence accélère enfin la dynamique de négociation sous contrainte : privées de profondeur territoriale, de ressources économiques et de leviers politiques, les FDS abordent toute discussion avec Damas en position défavorable. Le recul de janvier agit ainsi comme un catalyseur, précipitant la transition d’un rapport de force militaire vers une intégration imposée, dont les contours restent encore incertains.


18–21 janvier : ultimatum, cessez-le-feu… puis reprise des combats


Un accord en pointillés

Un premier accord (18 janvier) entre le président de transition Ahmed al-Sharaa et le commandant des FDS Mazloum Abdi est évoqué, mais il se délite très vite. Syria Direct rapporte qu’il prévoyait notamment l’intégration des forces et structures de sécurité des FDS dans les ministères syriens (Défense/Intérieur), et la remise de provinces déjà en grande partie passées sous contrôle de Damas.


Cessez-le-feu de 4 jours et « délai » imposé

Le 20 janvier, un cessez-le-feu est annoncé : Damas accorde quatre jours aux FDS pour proposer un mécanisme d’intégration de leurs enclaves restantes, avec l’idée que l’armée syrienne n’entrerait pas immédiatement dans certaines villes encore tenues par les Kurdes (Hassaké, Qamishli) si un accord est trouvé. Mais les discussions tournent court : selon la responsable kurde Ilham Ahmed, le président de transition aurait refusé d’accorder un délai supplémentaire pour la mise en œuvre, et les forces gouvernementales relancent une offensive vers Kobané et Hassaké.


Le facteur américain : soutien anti-EI, puis pression à l’intégration

Le positionnement américain constitue l’un des basculements les plus structurants de la séquence actuelle. Si Washington a longtemps soutenu les Forces démocratiques syriennes (FDS) comme outil militaire central de la lutte contre l’État islamique, ce soutien n’a jamais réellement intégré l’idée d’une autonomie politique durable dans le nord-est syrien. Aujourd’hui, les priorités américaines ont évolué : la lutte contre l’EI n’est plus perçue comme un front actif nécessitant une architecture politico-militaire autonome kurde, mais comme un dossier de stabilisation résiduelle.


Dans ce contexte, les États-Unis exercent désormais une pression indirecte mais réelle sur les FDS pour accepter une intégration dans les structures étatiques syriennes, considérée comme un moindre mal face au risque de chaos sécuritaire ou de confrontation régionale élargie. Les déclarations de Tom Barrack, affirmant que la mission initiale des FDS est arrivée à son terme, illustrent cette inflexion. Le discours de Donald Trump, combinant soutien au pouvoir syrien de transition et volonté affichée de « protéger les Kurdes », reflète une posture ambiguë : Washington cherche à désengager sans abandonner, en garantissant une transition ordonnée plutôt qu’un projet politique kurde autonome.


Turquie : satisfaction stratégique, pression maximale sur les forces kurdes

Pour Ankara, la dynamique actuelle constitue une opportunité stratégique majeure. La Turquie considère depuis toujours la composante YPG des FDS comme une extension du PKK, et donc comme une menace directe pour sa sécurité nationale. La réduction de l’autonomie kurde en Syrie et la perspective de leur intégration ou désarmement sous contrôle de Damas répondent pleinement aux objectifs turcs.


Le pouvoir turc voit dans la reprise en main progressive du nord-est syrien par Damas un moyen de neutraliser durablement l’expérience politique kurde, sans avoir à mener une opération militaire directe de grande ampleur. Les frappes ciblées, la pression indirecte via les forces pro-turques et le soutien politique à une solution d’intégration forcée traduisent une stratégie de pression maximale à coût maîtrisé. Les déclarations du président Recep Tayyip Erdoğan, saluant une offensive syrienne jugée méthodique, confirment cette convergence d’intérêts tactiques entre Ankara et Damas, malgré l’absence de normalisation politique complète entre les deux États.


Enjeu sécuritaire immédiat : prisons et camps liés à l’État islamique

La reprise de contrôle des territoires du nord-est syrien ne se limite pas à un enjeu politique ou territorial : elle touche directement au cœur du dispositif sécuritaire post-Daech. Les zones concernées abritent des prisons, centres de détention et camps regroupant combattants et familles liées à l’État islamique, dont la gestion représentait jusqu’ici un levier stratégique central pour les FDS.


Le transfert d’autorité sur ces installations vers le pouvoir syrien s’est déjà accompagné de tensions sécuritaires, d’épisodes de désorganisation et de tentatives d’évasion, révélant la fragilité du dispositif. Pour les FDS, le contrôle de ces détenus constituait à la fois un outil de légitimité internationale et un argument clé pour maintenir une présence occidentale. Sa perte affaiblit considérablement leur position de négociation, tout en faisant peser un risque réel de résurgence jihadiste si la gestion sécuritaire se révèle défaillante.


« Fin du rêve d’autonomie » : le Rojava au bord de la rupture

Sur le plan politique, la séquence actuelle marque une rupture historique pour le projet du Rojava. L’expérience d’autonomie kurde, tolérée pendant plus d’une décennie dans le contexte de la guerre civile, apparaît désormais comme une parenthèse stratégique en voie de fermeture. La logique qui s’impose est celle d’une réintégration centralisée, imposée par Damas avec l’acceptation tacite – voire le soutien indirect – des principaux acteurs régionaux et internationaux.


Dans les cercles pro-russes, cette évolution est interprétée comme l’annulation définitive du projet Rojava, perçu comme un artefact de la phase chaotique du conflit syrien et de l’intervention occidentale. Sans reprendre ce narratif à la lettre, il révèle néanmoins une perception largement partagée : celle d’un rétrécissement rapide de l’espace politique kurde, désormais privé de protecteur extérieur solide. À court terme, le Rojava ne disparaît pas brutalement, mais il cesse d’exister comme projet politique autonome, glissant vers une intégration contrainte dont les modalités restent à définir.



Ce qu’il faut surveiller dans les prochains jours

  1. L’issue des “4 jours” : accord d’intégration réel ou reprise généralisée des combats autour d’Hasakah/Qamishli.

  2. Le statut des forces FDS : intégration (grades, commandement, police locale) ou démantèlement de facto.

  3. Le dossier EI : prisons/camps, risques d’évasions et instrumentalisation sécuritaire.

  4. La posture américaine : soutien politique à Damas vs garanties minimales aux Kurdes.

  5. La pression turque : fenêtre d’opportunité pour Ankara de verrouiller durablement la question kurde en Syrie.

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